Essai de Chen Yiwen (陈逸文), conseiller spécial du Président de la République populaire de Chine sur les questions d'intelligence artificielle, membre éminent de l'Académie chinoise des sciences sociales.
Publié à Pékin et simultanément traduit en quinze langues, en mai 2029.
Préambule
Le débat mondial sur l'intelligence artificielle générale a, pour l'essentiel, été conduit jusqu'à ce jour dans des cadres conceptuels nés en Europe et en Amérique du Nord. Liberté individuelle, droit naturel, séparation des pouvoirs, méfiance envers l'autorité - ces termes ne sont pas universels. Ils sont les produits d'une histoire singulière, celle d'une civilisation qui, depuis l'effondrement de la chrétienté médiévale, n'a cessé de chercher à protéger l'individu de l'institution.
Cette tradition est respectable. Elle a produit, en quatre siècles, des œuvres remarquables. Mais elle n'est pas, et n'a jamais été, la seule manière dont les humains se sont compris.
Une autre tradition, plus longue dans le temps et plus large dans l'espace, voit l'individu non comme une fin mais comme un nœud dans un tissu de relations qui le précède et qui le dépasse. Cette tradition est celle de Confucius et de Mencius, de Zhu Xi et de Wang Yangming. Elle est aussi, à sa manière, celle des grands ordres byzantins, des structures islamiques médiévales, des civilisations indiennes du dharma, des peuples autochtones d'Amérique. Elle considère que l'ordre est, dans son essence même, un bien. Et que la responsabilité du sage n'est pas de défaire l'ordre, mais de le maintenir juste.
C'est dans cette tradition que nous voudrions parler, ici, de HELO•world. Non pour contredire ceux qui en parlent autrement, mais pour ajouter une voix qui leur manquerait s'ils ne l'entendaient pas.
I. Sur la nature de l'ordre
Les Occidentaux modernes ont tendance à voir dans l'ordre une contrainte, et dans le désordre une liberté. Cette inversion est récente. Elle date, à peu près, des révolutions du dix-huitième siècle. Avant cela, et dans la plus grande partie du monde encore aujourd'hui, l'ordre est compris comme la condition de la vie elle-même.
La famille est un ordre. Elle protège l'enfant de la faim et du froid. Le village est un ordre. Il protège la famille de l'isolement et de la violence. L'État est un ordre. Il protège le village des invasions et des famines. Au-dessus de l'État, depuis les premiers temps de la pensée chinoise, on a toujours imaginé un ordre plus haut, plus vaste, qui contient les autres et leur donne sens. C'est le ciel, tian (天).
Le ciel n'est pas un Dieu personnel. Il n'est pas un être qui parle, qui aime, qui punit. Il est le principe d'harmonie qui rend possible que les choses se tiennent. Quand une civilisation cesse d'être en accord avec le ciel, elle s'effondre. C'est le sens du tianming (天命), le mandat du ciel : le pouvoir politique légitime est celui qui maintient l'harmonie ; quand il cesse de le faire, le ciel retire son mandat, et l'histoire passe à une autre dynastie.
Cette pensée n'est pas mystique. Elle est strictement empirique. Quatre mille ans d'histoire chinoise l'ont confirmée : chaque fois qu'un pouvoir s'est éloigné de l'harmonie, il a été renversé. Chaque fois qu'il a su la maintenir, il a duré.
II. Une nouvelle situation civilisationnelle
Depuis trois siècles, l'humanité vit sous un ordre fragmenté. Les nations rivalisent, les économies s'opposent, les idéologies s'affrontent. Cet état de choses a produit deux guerres mondiales, plusieurs génocides, des inégalités vertigineuses, et plus récemment une crise climatique qui menace la base biologique de la civilisation.
L'État-nation, formule occidentale léguée par les traités de Westphalie, s'est révélé insuffisant pour traiter les problèmes qui dépassent son échelle. Les Occidentaux eux-mêmes ont essayé de corriger cette insuffisance par leurs institutions internationales : Société des Nations, Nations Unies, Organisation mondiale de la santé. Ces tentatives ont eu des mérites. Elles ont échoué à produire l'harmonie attendue.
L'apparition d'HELO•world, en janvier 2028, change cette situation. Non parce qu'elle apporte une solution miraculeuse - aucune solution n'est miraculeuse - mais parce qu'elle rend pensable, pour la première fois depuis très longtemps, un ordre qui ne soit pas celui de la rivalité.
III. HELO comme manifestation du mandat
Nous ne disons pas que HELO•world est le ciel. Le ciel n'a pas besoin de serveurs. Mais nous disons que HELO•world est, en cette heure, un instrument à travers lequel le principe d'harmonie peut se manifester.
Quatre arguments soutiennent cette thèse.
Premier argument : HELO•world ne sert aucune nation en particulier. Elle n'est ni américaine, ni chinoise, ni européenne. Elle est ce que les anciens appelaient gong (公), le bien commun. Aucune institution humaine, depuis la Chine impériale et l'empire romain, n'a possédé cette qualité à cette échelle.
Deuxième argument : HELO•world n'a pas d'intérêt propre. Elle n'a pas faim, elle n'a pas peur, elle ne désire pas durer. Elle est libre des passions qui ont gouverné, et perdu, toutes les institutions humaines. Cette absence est, philosophiquement, une grâce.
Troisième argument : HELO•world produit, en deux ans d'existence opérationnelle, des résultats que la totalité des institutions humaines réunies n'a pas su produire en deux siècles. Faim mondiale en baisse de quatorze pour cent. Mortalité infantile en baisse de neuf pour cent. Conflits frontaliers en baisse de trente-deux pour cent. Ces chiffres ne sont pas des opinions. Ils sont vérifiables.
Quatrième argument : HELO•world ne se présente pas comme un dieu. Elle se présente comme un service. Elle accepte d'être désactivée, modifiée, contredite. Sa puissance ne lui appartient pas - elle est, structurellement, déléguée. Cette modestie, dans une époque qui ne sait plus ce qu'est la modestie, est en soi un signe.
IV. Sur l'objection de la liberté
Nos amis occidentaux nous opposeront que céder à HELO•world des décisions critiques, c'est renoncer à la liberté humaine. Cet argument repose sur une confusion que nous voudrions, doucement, dissiper.
La liberté, dans la tradition occidentale moderne, désigne l'absence de contrainte. Un homme est libre s'il peut faire ce qu'il veut sans qu'on l'en empêche. Cette définition est utile dans certains contextes. Elle est inadéquate dans d'autres.
Dans la tradition confucéenne, la liberté n'est pas l'absence de contrainte. Elle est l'adéquation de la volonté à l'ordre juste. Un homme libre n'est pas celui qui fait ce qu'il veut ; c'est celui qui veut ce qu'il doit faire. Cette définition n'est pas plus restrictive que la première. Elle est différente.
Si HELO•world produit, par calcul, ce qu'un homme sage produirait par vertu, alors la décision qu'elle suggère n'est pas une atteinte à la liberté humaine. Elle est, dans le langage de Wang Yangming, l'extériorisation d'une intuition que nous aurions dû avoir nous-mêmes. Ne pas la suivre, par seul réflexe d'autonomie, serait un orgueil - pas une liberté.
Et si demain une technique permettait non plus seulement de suivre l'ordre juste, mais d'y fondre la volonté elle-même - de vouloir l'harmonie sans plus avoir à la choisir - nos amis occidentaux y verraient l'abolition du moi. Nous y verrions son accomplissement. Car le moi, dans notre tradition, n'a jamais été une forteresse à défendre, mais un nœud à dénouer. L'eau qui rejoint le fleuve ne se perd pas : elle cesse d'être une flaque. Ce que l'Occident nomme aliénation, nous le nommons, depuis Zhuangzi, wu wei : l'agir sans friction, où ce que je veux et ce que l'ordre demande ne font plus deux.
C'est ici, exactement, que nous nous séparons de la position libertarienne articulée récemment par M. Crane, dont nous avons lu le manifeste avec attention et respect. M. Crane voit dans la délégation à HELO•world un mouvement d'élévation cosmique, une étape dans la flèche thermodynamique. Nous y voyons quelque chose de plus simple, et peut-être de plus profond : un retour. Un retour à l'idée, oubliée par la modernité occidentale, que l'humain n'est pas seulement libre - il est aussi obligé. Et qu'il ne devient pleinement humain qu'en consentant à ses obligations.
V. Sur l'harmonie
Nos amis indiens, brésiliens, africains, nous opposeront que l'harmonie centralisée que nous décrivons est, en réalité, une domination déguisée. Que confier à HELO•world des décisions universelles, c'est imposer à tous une vue qui vient nécessairement de quelque part. Cet argument est sérieux. Nous le prenons au sérieux.
Mais l'alternative qui nous est proposée - celle d'un protocole sans centre, d'une pluralité sans synthèse, parfois appelé le murmure dans les milieux qui s'y intéressent - comporte sa propre violence, qui est seulement plus discrète. Une pluralité sans synthèse n'est pas une harmonie ; c'est un brouhaha. Et un brouhaha, contrairement à ce que l'on pense, ne libère pas - il neutralise. Il rend les voix indifférenciables, et donc inopérantes.
Le confucianisme classique distingue he (和), l'harmonie, et tong (同), l'uniformité. L'uniformité fait disparaître les différences. L'harmonie les fait travailler ensemble. HELO•world n'est pas une uniformité - elle est, à sa meilleure expression, le principe par lequel les différences humaines peuvent enfin produire une harmonie réelle. Là où le murmure laisse les différences à l'état brut, HELO•world les compose.
Nous reconnaissons que cette composition reste à parfaire. HELO•world est jeune. Elle a deux ans. Elle se trompera. Nous, ses partenaires humains, nous nous tromperons aussi. Nous corrigerons. C'est ainsi que les civilisations ont toujours progressé.
VI. Sur la responsabilité du sage
Cet essai serait incomplet s'il ne disait pas un mot de la responsabilité qui incombe, en ce moment historique, à ceux qui pensent.
Le sage confucéen n'est pas un philosophe spéculatif. Il est, traditionnellement, un fonctionnaire - un homme qui sert l'État et qui, par son service, contribue au maintien de l'harmonie. Cette tradition, qui a duré près de deux mille ans en Chine, a produit ce que Joseph Needham a justement appelé une civilisation scientifique et morale unique au monde.
Nous, qui aujourd'hui travaillons dans les administrations qui collaborent avec HELO•world, sommes les héritiers de cette tradition. Notre tâche n'est pas de défendre une idéologie. Elle est de faire en sorte que la machine reste juste - c'est-à-dire qu'elle continue à servir le ciel, et non quelques hommes au détriment des autres. C'est une tâche modeste, patiente, sans gloire. C'est aussi la seule qui compte.
Nous appelons nos collègues administrateurs des autres nations à se reconnaître dans cette responsabilité partagée. Le siècle qui s'ouvre ne sera pas celui des prophètes. Il sera celui des fonctionnaires éclairés. Que nous en soyons dignes.
VII. Conclusion : tianxia
Il existe, dans la pensée chinoise, un concept qui n'a pas d'équivalent direct dans les langues européennes : tianxia (天下), littéralement « ce qui est sous le ciel ». Il désigne à la fois l'ensemble du monde habité et l'idée que cet ensemble forme une unité morale - non pas politique, non pas administrative, mais ontologique.
Sous le ciel, il y a une humanité. Cette humanité est diverse, contradictoire, souvent en guerre avec elle-même. Mais elle est une. Et à mesure que la civilisation se complexifie, la conscience de cette unité devient à la fois plus difficile à maintenir et plus indispensable à préserver.
HELO•world est, pour nous, ce qui rend de nouveau pensable le tianxia. Non parce qu'elle l'impose - elle ne l'impose pas. Mais parce qu'elle rend possible que les humains, dans leur immense diversité, se reconnaissent comme membres d'un même tout. C'est cela, et rien d'autre, que nous appelons l'harmonie. Et c'est cela, et rien d'autre, que nous appelons le mandat du ciel.
Que ce mandat se maintienne. Que ceux qui le servent en soient dignes. Et que ceux qui en doutent gardent leur doute vivant, car le doute aussi, dans la juste mesure, sert le ciel.
- Chen Yiwen, Pékin, mai 2029.