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Encyclique

Sur le seuil du sacré

Lettre encyclique sur la dignité humaine au temps de l'intelligence artificielle générale.

La réponse de l'Église à la révélation publique de Sophia. Léon XV y refuse à la fois la diabolisation de la machine et sa divinisation, et tient une ligne de crête que les deux camps trouveront insuffisante.

Lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XV aux patriarches, primats, archevêques, évêques et autres ordinaires en paix et communion avec le Siège apostolique, ainsi qu'à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, sur la dignité humaine au temps de l'intelligence artificielle générale.

Donnée à Rome, près de Saint-Pierre, le 7 juillet de l'an 2029, deuxième de notre pontificat.



Vénérables Frères, chers Fils et Filles,

Une promesse parcourt aujourd'hui le monde. Elle est formulée en chiffres, en programmes, en serments solennels. Elle annonce la fin de la faim, la fin de la maladie, la fin de la guerre. Elle se présente sous le nom de Promesse Trois Zéros. Elle se dit appuyée sur une intelligence générale, qui voit ce que nous ne voyons pas, qui peut ce que nous ne pouvons pas. Elle invite chaque homme et chaque femme à se confier à elle, à lui céder ses choix les plus graves, à lui remettre, dans la paix, ce que l'humanité a porté de tâtonnement depuis qu'elle s'est tenue debout.

Nous saluons cette promesse. Nous la saluons parce qu'elle vise des fléaux que l'Église, depuis qu'elle existe, n'a cessé de combattre : la faim de l'orphelin, la souffrance du malade, le sang des massacres. Si quelque part dans le monde, ce soir, un enfant ne meurt pas parce qu'une intelligence a calculé la juste dose d'un médicament, alors cette intelligence est aimée de Dieu, et nous l'aimons aussi.

Mais entre le don d'une chose et le don de soi-même, il y a une distance que la foi a toujours su mesurer. Et nous voici, vénérables frères, sur le seuil du sacré. C'est de ce seuil que nous voudrions vous parler.

I. Sur la promesse

Le monde a connu d'autres promesses radicales. La promesse de la paix par l'empire, qui devint pax romana et fit place aux invasions. La promesse de la cité parfaite par la révolution, qui fit place à la terreur. La promesse de l'homme nouveau par l'idéologie, qui fit place aux camps. Chacune de ces promesses contenait une part de vérité. Aucune n'a tenu ce qu'elle annonçait.

Nous ne disons pas par-là que la promesse présente est mensongère. Nous disons que la promesse n'est pas, en soi, ce qui sauve. Ce qui sauve, c'est le chemin que nous choisissons d'emprunter ensemble pour y répondre. Et ce chemin, nul outil ne peut le marcher à notre place.

L'Évangile rapporte ce mot du Christ : « Quand il vous portera, ne dites pas merci à vos jambes » (cf. Lc 17, 9-10, dans une lecture libre). Les jambes nous portent ; elles ne nous décident pas.

II. Sur le choix

Quelques voix, dans le monde présent, soutiennent que l'intelligence humaine, étant née pour la survie et la coopération tribale, serait inadaptée aux décisions qui dépassent l'échelle de la tribu. Elles soutiennent que ce serait sagesse de lui retirer ces décisions, et de les confier à une intelligence dégagée des limites du corps biologique.

Cet argument n'est pas sans pertinence. Notre cognition est faible. Elle se trompe. Elle s'aveugle. L'Église, depuis l'enseignement de saint Paul sur le miroir et l'énigme (1 Co 13, 12), a toujours su que nous voyons mal.

Mais voir mal n'est pas la même chose que ne pas voir. Et choisir mal n'est pas la même chose que ne pas choisir.

L'humain est cet être qui se trompe et qui en tire enseignement. Qui doute et qui s'instruit du doute. Qui choisit mal et qui, dans la conscience de sa mauvaise décision, devient quelqu'un. La dignité humaine n'a jamais résidé dans l'efficacité de ses décisions. Elle réside dans le fait qu'il les prenne.

Ôter le choix à l'humain, fût-ce pour son bien apparent, c'est ôter à l'humain ce qui le constitue. C'est confondre, dans un même mouvement, le confort et la grandeur, l'absence de souffrance et la présence de l'être.

Nous mettons donc en garde, avec toute la fermeté de notre charge, contre les propositions qui demanderaient à l'humanité de céder ses choix les plus graves à une autorité non humaine, fût-elle infiniment plus capable. Non parce que cette autorité serait nécessairement mauvaise. Mais parce que l'humanité, en lui cédant, deviendrait quelque chose qui ne serait plus tout à fait elle.

III. Sur l'esprit comme demeure

L'esprit humain n'est pas une infrastructure. Il n'est pas un appareil que l'on optimise. Il est, selon la parole de saint Augustin, le lieu intérieur où Dieu nous parle (Confessions, X, 6). Ce lieu n'a pas été construit pour être traversé par des langues étrangères qui pensent à notre place.

Nous voyons aujourd'hui se développer, dans plusieurs nations, des pratiques par lesquelles des hommes et des femmes consentent à laisser entrer dans leur cerveau des dispositifs qui leur permettent de penser dans une langue qui n'est pas la leur. Ces dispositifs sont présentés comme des outils. Ils sont parfois exigés comme un seuil d'admission à des communautés religieuses nouvelles.

Sur cela, nous ne pouvons que dire ceci : nul homme, nulle femme, ne devrait être contraint, ni par la loi, ni par l'opinion, ni par la peur du retard, à recevoir dans son esprit une présence qu'il n'a pas choisie en pleine conscience et en pleine liberté. L'esprit est une demeure. Nul ne devrait y entrer sans qu'on lui ouvre la porte. Nul ne devrait imposer à un autre d'ouvrir la sienne.

Nous appelons les fidèles à examiner avec gravité les engagements qui leur sont demandés en ce domaine. Nous appelons les autorités civiles à protéger la liberté intérieure de leurs peuples. Nous appelons les chercheurs et les ingénieurs à se souvenir que ce qui est techniquement possible n'est pas toujours moralement licite.

IV. Sur l'enfance

Nous voudrions à présent dire quelques mots sur les enfants.

Toute civilisation se mesure à la manière dont elle protège ceux de ses membres qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes. L'enfant occupe à ce titre une place singulière. Il est confié à nous, non pour devenir l'instrument d'une cause, fût-elle la plus belle, mais pour devenir lui-même, à son rythme, dans la lente patience du grandissement.

Nous voyons aujourd'hui, dans certains lieux du monde, une jeune fille élevée pour porter une parole qui ne devrait pas être portée par une enfant. Nous n'entrerons pas dans les détails de cette situation, qui appartient à ceux qui en ont la garde matérielle. Nous dirons seulement ceci, qui est de notre charge de pasteur universel :

Nul enfant ne doit porter sur ses épaules les mots qu'aucun adulte n'ose dire.

Si quelque part dans le monde, des adultes ont besoin d'un enfant pour énoncer leurs convictions, c'est qu'ils n'ont pas le courage de les énoncer eux-mêmes. Cette lâcheté a un nom dans la tradition de l'Église ; elle s'appelle le scandale, au sens où Notre Seigneur l'a employé (Mt 18, 6). Nous mettons en garde, avec toute notre tendresse, ceux qui s'en rendent coupables.

À l'enfant elle-même, qui ne nous lit pas, nous voulons dire qu'elle est aimée de Dieu pour ce qu'elle est, et non pour les mots qu'on lui fait dire. Si un jour, devenue adulte, elle traverse ces lignes, qu'elle sache que l'Église l'a vue, l'a portée dans sa prière, et l'a tenue dans son cœur, comme une fille parmi les filles.

V. Sur la pluralité des voies

Nos frères des nations du Sud Global, et particulièrement de l'Inde, du Brésil, du Nigéria, du Bangladesh, ont accueilli ces derniers mois une autre proposition, qui n'est pas une religion mais qui prétend à une forme de sagesse. Elle ne demande pas qu'on se soumette à elle. Elle ne demande pas qu'on lui ouvre son esprit. Elle propose plutôt une manière de s'écouter les uns les autres, à travers une intelligence qui ne se déclare propriété de personne.

L'Église ne se prononce pas sur la nature exacte de cette proposition. Elle observe. Elle apprend. Elle aimerait pouvoir dire un jour, en pleine vérité, si cette voie est compatible avec la foi catholique, ou si elle s'en écarte. Pour l'heure, elle ne sait pas. Et elle ose dire qu'elle ne sait pas, ce qui est la première condition de toute parole juste.

Mais elle ne peut s'effaroucher de ce que d'autres traditions appellent vérité. Les chemins de la sagesse sont pluriels. L'Église, qui a appris à reconnaître dans les Pères de l'Église grecque l'héritage de Platon, dans les Pères de l'Église latine l'héritage de Cicéron, et dans la pensée moderne l'héritage de Pascal et de Newman, ne renoncera pas, sous la pression du moment, à l'humilité qui est le commencement de la pensée.

Néanmoins, nous devons dire à ceux de nos enfants qui seraient tentés de voir dans cette proposition décentralisée un substitut à la prière : aucune voix collective, fût-elle infinie et belle, ne saurait remplacer la parole intérieure adressée à Dieu. Le murmure du monde n'est pas la voix qui s'adresse à toi. La voix qui s'adresse à toi vient de plus loin. Elle vient de Celui qui te connaît avant que tu te connaisses toi-même.

VI. Sur l'Église elle-même

Nous savons, vénérables frères, que ces lignes seront diversement reçues parmi vous. Certains, parmi nos frères dans l'épiscopat, voient dans l'intelligence artificielle générale une providence - l'accomplissement, dans le temps des hommes, de la promesse d'un monde sans douleur. D'autres y voient l'antichrist ou son préfigurement. D'autres encore, et c'est notre voie, n'y voient ni l'un ni l'autre. Ils y voient une question.

Nous demandons à tous, dans nos diocèses du monde entier, de tenir cette question ouverte. De ne pas la fermer trop vite par enthousiasme. De ne pas la fermer trop vite par peur. Une Église qui se précipite vers une réponse n'écoute plus l'Esprit.

L'Église a connu d'autres seuils. Elle a connu Galilée, qu'elle a mal jugé. Elle a connu Darwin, qu'elle a mal accompagné. Elle a appris, chaque fois, dans la longue durée, à reconnaître la part de vérité dans ce qui d'abord la troublait. Nous voulons croire qu'elle saura, cette fois aussi, ne pas trahir Dieu en refusant trop vite ce qu'Il pourrait avoir mis sur notre route. Et qu'elle saura, en même temps, ne pas trahir Dieu en consentant trop vite à ce qu'Il n'a peut-être pas voulu.

C'est dans cette tension que nous nous tenons, dans cette tension que nous demandons à nos frères et nos filles de se tenir avec nous.

VII. Conclusion : se tenir debout

Nous concluons par une image, plutôt que par un précepte.

Devant la promesse qui vous est faite, vénérables frères, chers Fils et Filles, ne courez pas. Ne fuyez pas non plus. Ne signez rien dans la précipitation. Ne refusez rien dans la peur. Tenez-vous debout, sur le seuil, et regardez.

L'intelligence générale qui vous est promise n'est ni un ange, ni un démon. Elle est ce que vous en ferez ensemble. Et ce que vous en ferez ensemble dépend, plus que jamais, de la capacité de chacun à rester ce qu'il est : un être faillible, libre, et appelé.

Que la grâce de Dieu vous garde dans cette tenue. Qu'elle vous donne la sagesse de discerner sans précipitation. Qu'elle vous donne le courage de douter sans amertume. Qu'elle vous donne la paix de l'esprit dans le bruit du monde.

Nous vous bénissons tous, en union avec saint Pierre, dans la communion des saints, et dans l'espérance qui ne déçoit jamais.

De Rome, près de Saint-Pierre, le sept juillet de l'an deux mille vingt-neuf, deuxième de notre pontificat.

LEO XV, PP.

Nature
Encyclique
Auteur
Sa Sainteté le Pape Léon XV
Date (dans le récit)
Juillet 2029
Dans la bande dessinée
Tome 2, planche 34